Romain SuJournaliste français correspondant en Pologne

Les saines réformes économiques conduisent-elles nécessairement au suicide politique ?

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Les démocraties, entend-on dire souvent, tendent à sacrifier l’avenir au présent en raison de la constante pression exercée par les échéances électorales sur les responsables politiques. Ceux-ci agiraient donc d’abord en vue de se maintenir au pouvoir, quitte à négliger les intérêts à long terme de la collectivité. Le trait caractérise d’autant mieux les régimes populistes, qu’ils entrent ou non dans le champ de notre conception de la démocratie. Pourtant, malgré les considérables risques politiques liés aux récentes révolutions qui ont emporté une série de dictateurs dans des pays musulmans, l’Iran s’est engagé dans un programme sans précédent de diminution de subventions aux produits de grande consommation. Curieusement, il ne semble pas en proie à des troubles sociaux. Quelle est sa recette ?

En décembre dernier, alors que l’étincelle du printemps arabe commençait à embraser la Tunisie, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad prit le mécontentement populaire à contre-pied en annonçant non pas une hausse des subventions à l’économie mais leur progressive disparition. Le geste était particulièrement osé quand on connaît le rôle joué par la flambée des prix des biens de première nécessité dans les soulèvements de plusieurs pays arabes.

Comme évoqué dans un précédent article, la majorité des économies de la région sont fortement subventionnées et dépendent de l’extérieur pour leur approvisionnement en denrées alimentaires et en carburant. L’Iran ne fait pas exception à la règle et en dépit de sa place de quatrième producteur mondial de pétrole et de deuxième exportateur, il importe de l’essence et des céréales revendues ensuite à perte sur le marché intérieur pour satisfaire une promesse politique de partage de la rente énergétique et acheter la paix sociale.

Le système peut sembler en apparence équilibré dans la mesure où la différence est compensée par les revenus tirés des exportations de matières premières mais en pratique, les fluctuations des prix mondiaux et les écarts de valeur ajoutée entre la vente de produits bruts et celle de produits raffinés le rendent à la fois instable et coûteux. On estime généralement à 100 milliards de dollars le montant total des subventions de l’État à l’économie iranienne, soit près du tiers du PIB évalué à quelque 330 milliards de dollars.

Les subventions à l’énergie compteraient pour la moitié de cette somme et contribueraient à un gaspillage important en raison du prix des combustibles et des carburants rendu artificiellement bas. Le New York Times cite ainsi des exemples de ménages qui éclairent et chauffent leur habitation en permanence, faute d’avoir le réflexe d’éteindre avant de sortir ou d’adapter leur consommation énergétique aux conditions extérieures — un panorama qui rappelle beaucoup la France des années 1960, lorsque le baril de pétrole ne coûtait encore que 3 dollars.

La réforme initiée par le chef de l’État Mahmoud Ahmadinejad, pourtant souvent considéré comme un populiste, est sans doute l’une des plus ambitieuses jamais menées dans la République islamique d’Iran. Ce n’est pas certes la première fois que l’exécutif s’attaque au problème des subventions, mais il avait jusqu’ici chaque fois reculé devant le grognement de l’opinion publique. Le geste est d’autant plus remarquable qu’il a été radical : dans la traditionnelle dichotomie des réformes économiques qui oppose le gradualisme à la thérapie de choc, le gouvernement iranien a clairement penché pour la seconde. En l’espace de quelques jours, le prix du pain a été multiplié par deux et celui de l’essence, par quatre. Plus surprenant cependant, en dépit de la brutalité des hausses, les Iraniens semblent les accueillir sans hostilite marquée.

Dans un pays tel que la France, réputé irréformable en raison du tempérament révolutionnaire de sa population ou de son profond conservatisme — c’est dire la cohérence des théories explicatives —, il n’est pas inintéressant de se pencher sur ce cas de figure pour y trouver peut-être des sources d’inspiration qui faciliteront la conduite de transformations économiques jugées nécessaires. Quoique certains pourraient être choqués du parallèle dressé entre notre démocratie libérale et un regime théocratique et autoritaire, il convient d’ores et deja de préciser que ce n’est pas l’emploi ou la menace de la contrainte armée qui est le principal facteur de réussite du programme de M. Ahmadinejad.

Concrètement, les gains résultant de la suppression d’une première tranche de subventions ne sont retournés qu’à hauteur de 20% dans les caisses de l’État. La moitié des économies engrangées ont en réalité été redistribuées aux ménages, notamment aux plus modestes, sous formes de bons d’achat d’essence ou de paiements directs. L’argent avait cependant été bloqué jusqu’à la date fatidique de la hausse des prix le 19 décembre à minuit.

Les cartes d’achat de carburant sont nominatives et reviennent à assurer un tarif réduit sur la consommation de première nécessité tandis que les litres supplémentaires sont facturés au prix fort. L’idée rejoint une proposition que j’avais développée dans une analyse de la précarite énergétique sur le thème de la tarification de l’électricité et qui depuis a fait son chemin dans les projets du Parti socialiste et du Mouvement démocrate.

Quant aux paiements directs, s’ils réduisent dans une première phase les économies budgétaires résultant de la réforme, ils ne sont pas complètement stériles dans la mesure où, d’une part, ils facilitent son acceptation sociale et, d’autre part, ils réorientent les dépenses des ménages vers d’autres postes peut-être plus productifs mais aussi sources de davantage de bien-être. Le raisonnement est le suivant. En termes strictement comptables, il n’y a pas de différence fondamentale entre un chèque et une subvention à la consommation. Toutefois, si l’État met fin à ces subventions et vous offre en échange 90 dollars — c’est le montant qu’a reçu chaque citoyen iranien pour les deux premiers mois après la réforme —, vous n’allez pas nécessairement consacrer cet argent à maintenir de votre train de vie d’avant la réforme : vous préférerez sans doute faire plus attention à votre consommation d’énergie et profiter du bonus pour vous offrir quelque chose de plus satisfaisant.

À ce stade de l’explication, le plan conçu par M. Ahmadinejad et son équipe appelle quelques observations. La première est qu’il ne s’agit pas d’une véritable thérapie de choc bien qu’il produise certains de ses effets, notamment la réorientation rapide des comportements vers des options jugées plus vertueuses. Ce point n’est pas anodin car l’on sait de façon empirique qu’une augmentation lente des prix est moins susceptible de changer les habitudes des agents économiques qu’un accroissement fort et rapide. La contrepartie d’une transition brusque est généralement une réaction négative de la population mais elle a été ici désamorcée grâce à la redistribution d’une partie des fruits de la réforme.

La deuxième observation porte sur l’économie dans son ensemble. La diminution des subventions s’apparente à une baisse des dépenses publiques, donc au moins à court terme à une contraction du produit intérieur brut. La réinjection des gains permet d’amortir le choc et surtout, de soutenir la consommation de biens et de services potentiellement créateurs de plus de richesse pour l’économie nationale. En d’autres termes, en fonction de l’usage que font les Iraniens du bonus reçu, la réforme pourra être assimilée à un programme de relance classique.

Évidemment, le plan de M. Ahmadinejad n’a pas que des aspects positifs. Son principal travers est probablement d’alimenter l’inflation, qui indépendamment des éventuels volets redistributifs est une conséquence ordinaire du réajustement des prix vers des niveaux plus proches du point d’équilibre entre offre et demande. Le phénomène n’a pas vocation à durer mais le gouvernement devra y prêter attention. À plus long terme, il lui faudra sans doute réorienter son soutien à la demande au profit d’une politique d’offre qui renforcera l’industrie du pays, actuellement peu compétitive sur les marchés mondiaux et dans tous les cas insuffisamment grande pour absorber la population active — l’Iran connaît un taux de chômage important, de l’ordre de 10% selon les chiffres officiels mais le double selon des experts indépendants, ainsi qu’un niveau de pauvreté significatif.

Cette lacune ne doit pas néanmoins masquer le fait central de la petite histoire : cinq mois après son introduction, la réforme considérable du mécanisme des subventions en Iran est pour le moment une réussite tant sur le plan économique que social. Si le gouvernement souhaite qu’elle ne déraille pas en si bon chemin, il ne pourra ignorer ses responsabilités au sein de l’OPEP, dont il assume actuellement la présidence. Dimanche dernier, le chef de l’État iranien a annoncé à la télévision qu’il prendrait “provisoirement” le contrôle du ministère du Pétrole en attendant l’officialisation de sa fusion avec le ministère de l’Énergie. Ceci signifie qu’il assistera en personne à la prochaine réunion de l’OPEC, prévue pour juin à Vienne. Le sommet devrait être l’occasion pour lui de montrer s’il maintient le cap en matière de politique étrangère ou s’il se concentre désormais sur les affaires intérieures. Quelle que soit la priorité retenue, elle ne sera pas sans conséquence sur le devenir de la région.

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