Romain SuJournaliste français correspondant en Pologne

Faut-il bannir l’exploitation du gaz de schiste ?

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Tandis que le Parlement français pourrait très bientôt décider de l’interdiction pure et simple de l’exploitation sur le territoire national des hydrocarbures non conventionnels, la Pologne, qui prendra au 1er juillet la présidence du Conseil de l’UE, tentera au contraire de convaincre ses partenaires des opportunités que représente le gaz de schiste pour la sécurité énergétique du continent. Au détriment de l’environnement ?

Encore pratiquement inconnu en France l’année dernière en dehors des cercles des professionnels de l’énergie, le gaz de schiste a surgi en l’espace de quelques mois parmi les sujets de préoccupation des citoyens et des politiques. Les mobilisations des habitants de départements du sud du pays, où se déroulaient les principales missions d’exploration, ont forcé la ministre du Développement durable Nathalie Kosciusko-Morizet à ordonner la suspension des opérations. Le législateur s’est ensuite lui-même saisi du débat en introduisant une série de propositions qui conduiraient à terme à interdire tant l’exploration que l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels, catégorie qui englobe notamment le gaz de schiste.

L’argumentaire des opposants à cette source d’énergie fossile, connue de longue date mais jusqu’ici peu rentable sur le plan économique en raison du prix du gaz naturel « conventionnel » et de l’immaturité de la technologie, repose avant tout sur des considérations écologiques. Les exemples étrangers, en particulier aux États-Unis où le gaz de schiste représente déjà plus de 15% de la production nationale de gaz naturel, montrent en effet que l’exploitation de cette ressource n’est pas dénuée de tout risque. La technique de fracturation hydraulique utilisée pour libérer le gaz des roches où elle est emprisonnée implique l’injection de grandes quantités d’eau mélangées à du sable et des produits chimiques. Ces éléments peuvent par la suite atteindre les nappes phréatiques et donc rendre l’eau douce qu’elles contiennent impropre à la consommation.

Les dangers potentiels que revêt l’extraction du gaz de schiste ont été popularisés par le documentaire américain Gasland, diffusé au début du mois d’avril sur la chaîne de télévision cryptée Canal +. Les scènes parfois spectaculaires d’eau inflammable, qui s’expliquent par une contamination au méthane, ne seraient cependant pas nécessairement à mettre sur le compte de la fracturation hydraulique selon une partie de la communauté scientifique. Un collectif de professeurs renommés, dont le prix Nobel de chimie Jean-Marie Lehn (Université de Strasbourg), a d’ailleurs publié dans les Échos une tribune appelant à « écouter les scientifiques ».

Une interdiction voulue par le Parlement sans véritable étude scientifique

Sans se prononcer sur la réalité des risques que présente l’exploitation du gaz de schiste, ils souhaitent que se tienne une « discussion éclairée, rationnelle, analysée, relativisée, sur des bases solides ». Si des études académiques existent bel et bien sur le sujet, elles sont le plus souvent contradictoires et difficilement mobilisables en vue d’éclairer la décision des pouvoirs publics. On trouve au demeurant des exemples de sites « propres », comme le rapporte le quotidien britannique The Guardian pourtant peu suspect de conservatisme ou de complaisance envers les intérêts industriels.

À ce stade, inscrire dans la loi le renoncement définitif à toute hypothèse d’exploration et d’exploitation du gaz de schiste semble donc passablement précipité, pour ne pas dire irréfléchi. Cet empressement est confirmé par le calendrier des événements : alors que la ministre Nathalie Kosciusko-Morizet a commandé en février un rapport d’évaluation des enjeux environnementaux qui devrait être achevé fin mai, les premières propositions législatives « visant à interdire l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels » ont été déposées dès le mois de mars. Dans le cas où elles seraient adoptées avant la remise de l’étude, il n’est pas utile de préciser que les recommandations des experts disparaîtront dans un tiroir sans jamais avoir été lues, comme c’est la coutume en France pour beaucoup de rapports.

Est-ce là le type de débat public que réclamaient les manifestants et les élus écologistes ? Pourquoi vouloir, malgré un état des connaissances scientifiques très parcellaire, immédiatement légiférer dans le sens de l’avortement irrévocable d’une technologie encore balbutiante et qui peut être améliorée ? Le moratoire ne suffisait-il pas dans l’attente des conclusions de la mission d’évaluation des enjeux environnementaux ? Une pareille légèreté de la part de nos représentants, qui pour l’occasion ne se sont pas divisés selon le traditionnel clivage droite/gauche, ne contribuera certainement ni à restaurer l’autorité de plus en plus écornée de la Loi, ni à donner du Parlement une réputation de crédibilité et de sérieux.

La France bien dotée en réserves et en capacités d’exploitation

Rappelons au moins trois raisons pour lesquelles l’option du gaz de schiste ne saurait être balayée d’un revers de la main et pour lesquelles il faut au contraire l’examiner, de façon aussi objective que possible, en pondérant le pour et le contre. La première est que la France est assise sur des réserves très importantes qui pourraient se substituer partiellement au pétrole, une source d’énergie qui subvient au tiers de nos besoins mais qu’on doit importer en quasi-totalité. Or, l’instabilité des cours de l’or noir et sa tendance sans doute inéluctable à l’appréciation impactent, comme vu précédemment, de manière directe et significative le pouvoir d’achat des Français. De plus, l’ancrage du prix du gaz naturel au tarif du baril de pétrole ne permet pas de voir dans un accroissement des importations de gaz en provenance de nos voisins une solution à ce problème économique.

Carte des réserves mondiales de gaz de schiste

La deuxième raison est le bon positionnement des groupes énergétiques français sur les marchés internationaux. Total et GDF Suez, pour ne citer qu’eux, possèdent à la fois la masse critique et l’expertise technique pour être compétitifs sur les marchés internationaux. Que la France fasse ou non le choix de valoriser ses réserves de gaz de schiste, il ne fait aucun mystère que l’Australie ou la Chine n’auront pas tant d’hésitations. Toutefois, pour que les entreprises françaises aient une chance de s’implanter sur ce nouveau segment, elles doivent d’abord pouvoir déployer leur technologie à petite échelle et sur un terrain connu afin de parvenir dans un phase ultérieure à développer des solutions commercialement viables. Bien que les États-Unis aient déjà pris une forte avance dans le domaine, les géants français ne sont pas pour autant à la traîne puisqu’ils possèdent diverses participations dans des projets communs. En mettant en place un cadre réglementaire adapté, la France facilitera l’amélioration des procédés d’exploitation existants et pourra ainsi tirer profit de ses ressources naturelles sans sacrifier son environnement.

On ne peut enfin perdre de vue l’ensemble de la question écologique. Les contempteurs du gaz de schiste soulignent ‒ à juste titre ‒ que ce n’est pas une source d’énergie renouvelable et que même si son exploitation pouvait se réaliser sans dommage, y investir resterait une mauvaise chose car ceci détournerait des ressources qui seraient mieux utilisées dans la recherche d’autres solutions. Le raisonnement est séduisant sur le papier mais omet de mentionner qu’à la différence de l’éolien, du solaire et des autres sources d’énergie qui ont la faveur de la plupart des écologistes, l’exploitation du gaz de schiste ne coûte pas un euro d’argent public.

Le gaz naturel, énergie de transition vers une économie décarbonée

Il est illusoire de croire que nos sociétés pourront passer du jour au lendemain au 100% renouvelable. C’est pourquoi nous aurons très probablement dans les années à venir encore besoin de nos centrales nucléaires et du gaz naturel. Le gaz de schiste, quoiqu’il ne constitue pas une panacée ‒ pas plus au demeurant qu’aucune autre source d’énergie maîtrisée actuellement ‒, joue dans cette optique un rôle important dans la période de transition qui doit nous mener, d’une part, à accroître notre efficacité énergétique et, d’autre part, à décarboner notre production d’énergie.

La France ne doit pas oublier que le réchauffement climatique est un phénomène global qui ne l’affecte pas nécessairement en proportion de sa propre contribution aux émissions de gaz à effet de serre. Bien que les économies en termes de CO2 seraient sans doute faibles pour notre pays en cas de recours plus grand au gaz de schiste, il n’en va pas de même pour nos voisins qui ne sont pas tous dotés d’un grand parc nucléaire. En Pologne, 60% de la consommation d’énergie est satisfaite par la combustion du charbon, un processus fortement émetteur de gaz à effet de serre. À titre de comparaison, le gaz de schiste en générerait deux fois mois, même si les analyses du cycle de vie sont encore à affiner et que les chiffres restent par conséquent contestés.

On comprend dès lors que le pays, toujours en phase de rattrapage économique, mise en dépit des risques sur le gaz de schiste pour parvenir à respecter les exigences de l’Union européenne en matière d’émissions de CO2 sans mettre en péril son appareil productif. L’inscription de la question à l’ordre du jour de l’UE devrait fournir l’occasion aux États membres d’échanger leurs expériences dans le domaine et de mener, on l’espère, un débat un peu plus « éclairé, rationnel et analysé » que le triste spectacle qui nous a été donné de voir au niveau national.

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